Le Grand Voyage de Gaspard Bromzières et Camille de Riveblême dans les îles Work in progress ( avec Hervé Eléouet)

Correspondance complète de Gaspard Bromzières et Camille de Riveblême, respectivement rapportée par Arnaud Le Gouëfflec et Hervé Eléouet, en cours de parution, de la lettre la plus récente à la plus ancienne

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

J’ai toujours soupçonné les pyramides de nous cacher quelque chose... S’agit-il ici de pentaèdres ou de tétraèdres ? La pyramide frappe du sceau du mystère le paysage où elle est posée et en métamorphose l’atmosphère et la dramaturgie. Il ne peut rien se passer de normal sur une île à pyramides car enfin, plus que des tombeaux, ce sont des casse-têtes que la raison ne peut résoudre qu’aidée de sa sœur ivre, l’imagination.
Je brûle donc d’en savoir davantage, d’autant que vous avez le privilège d’assister à l’édification d’une de ces étrangetés.
Quant à moi, vous me coupez presque l’herbe sous le pied. Précisons-le tout de suite : je ne divague pas, pas dans le sens où nous l’entendons. Je suis bien talonné d’un cyclope, mais pas d’un Polyphème surpuissant qui ne penserait qu’à garder des moutons et croquer des humains, pas d’une brute semi-préhistorique et à moitié titan qui passerait sa vie tapie dans sa grotte comme une araignée monstrueuse, non : il s’agit d’un petit cyclope, modeste, normalement charpenté, en tous points humain, si ce n’est cet œil qui mange tout son visage. Car enfin, plus que ses mœurs barbares et sa vocation de berger, c’est l’œil qui fait le cyclope, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas sans savoir, grâce aux récits du Capitaine Inglesus, que les archipels sont habités d’êtres différents de nous, les uns munis de palmes et les autres dotés de plusieurs bras. Souvenez-vous de ses descriptions des petits bonzes bleus de l’île aux noix ! Ou de sa rencontre avec l’homme à trompe sur l’île Cirondel. Vous verrez que mon cyclope n’est finalement pas si mythologique. Plutôt aidant part ailleurs, il m’a permis de retrouver mon chemin dans les couloirs végétaux de cette île, et de déboucher enfin sur une plage. Le tout sans un mot, car vous vous souviendrez Camille que le bougre n’avait pas de bouche, à la différence de celui d’Ulysse, qui souffrait de bavardage. La mer n’offrait qu’un bras : de l’autre côté, une autre île, fort colorée, que je présumai florale et même, à en jauger l’éclat et les fulgurances, totalement congestionnée de fleurs. Je n’eus guère le temps d’analyser davantage que mon cyclope tirait d’un fourré une petite pirogue, tronc d’arbre évidé, fruit de l’ingéniosité ou du labeur d’un précédent voyageur ou de lui-même. Le bougre se mit à faire de grands gestes, comme s’il cherchait à crever la bulle de silence dans laquelle il était enfermé : il me montra le bras de mer, l’île aux fleurs, se mit à sautiller d’un pied sur l’autre dans un silence soudain plus épais que la colle.
Que vouliez-vous que j’objectasse, Camille ? Traverser le bras et aller cueillir d’autres fleurs était en effet la seule chose à faire. Je le suivis donc, et c’est munis de pagaies de fortune, en fait de larges pales d’écorce, que nous entreprîmes de traverser. L’eau était d’une clarté irréelle, et des poissons qui se savaient beaux y passaient avec insolence. Le fond offrait une variété de coraux tout aussi florale, et l’envie me prit d’aller me baigner dans les transparences et de tout oublier de cette traversée. Mais je n’eus gère le temps de nourrir davantage ce funeste projet : la pirogue s’était fichée dans le sable avec un fruit de feutre.
Sur cette île, Camille, se trouve la réponse à votre question et à vos angoisses. Rassurez-vous : puisque je vous écris, c’est que j’ai survécu à ce qui, pourtant, devait m’effacer de la surface de ce monde.
A bientôt pour votre secret de pyramide,

Votre Gaspard.

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Cette histoire que vous me racontez me paraît si extravagante que je doute malgré moi de sa véracité. Non que je vous pense capable d’affabuler, mais n’êtes-vous pas sujet à des hallucinations causées par le climat ou sous l’emprise de la maladie ? Vérifiez la chose auprès du médecin de bord, je vous en supplie. Peut-être avez-vous trop longtemps examiné l’horizon avec une longue-vue, qui aura imprimé un cyclope dans votre inconscient. Une fois, après avoir mangé une poule au pot, j’ai rêvé que je ne parvenais plus à pondre. Il m’a fallu quelques minutes, au réveil, pour comprendre que ce n’était pas le cas, et quelques minutes supplémentaires pour me souvenir que je ne ponds pas d’œufs. Certains songes que nous faisons ont les apparences de la réalité. Nous y jouissons de toutes nos facultés, je ne mets pas les vôtres en cause (on ne cite pas un estaminet de Chibognac-Les-Alleux sans disposer d’une grande culture, ni Pilonor sans être en mesure de raisonner) mais nous les exerçons dans un cadre imaginaire et sans fondement.

Si votre aventure est vraie, j’en veux connaître la suite, et si elle est fausse, apprendre que vous êtes alité, reprenant pied dans notre monde – peut-être dépourvu de cyclopes marins mais suffisamment étrange pour le découvrir et l’explorer.

Nous avons débarqué hier. L’île dont je vous parlais et d’où je vous écris, depuis une chambre que j’ai louée, est assez grande, pour autant que je puisse en juger ; mais on n’y peut sans doute accoster qu’en un seul endroit, car son pourtour est tout entier de hautes falaises, sauf dans cet endroit que je mentionne, où les insulaires ont bâti un port.

Nous avons reçu le meilleur accueil ; tout le monde ici est affable. Il n’est pas difficile de se faire comprendre : même si la plupart de mes interlocuteurs ne parle pas français, leur bon naturel les conduit à satisfaire chacun de leur mieux et, avec des signes, je me suis fait servir à dîner un rôti qui, s’il a des nageoires, n’en est pas moins succulent.

L’officier commandant le port, lui, s’exprime dans une demi-douzaine de langues ; les formalités n’étaient pas encore accomplies que je l’interrogeais déjà, au sujet de ces pyramides qu’approchant des côtes nous avions aperçues. Une d’elle obscurcit d’ailleurs la ville de son ombre, depuis un plateau rocheux.
- Spécialité locale, sourit-il. Nous avons, sur l’île, 138 pyramides. La plupart d’entre elles de grandes dimensions. On me pose très souvent des questions sur l’usage que nous en avons.
- J’imagine que vous y enterrez vos rois.
- Il ne s’agit pas de tombeaux. Mais vous ne me croiriez probablement pas et me jugeriez même fou si je tâchais de vous en donner la signification. Le mieux serait pour vous d’observer le chantier en cours de la 139ème : un bon exemple vaut toutes les explications.
Il s’offre à m’y conduire demain. J’ai accepté. Nous partons à l’aube, et je tombe de sommeil. Réfléchissez, s’il vous plaît, à ce que j’écris au début de cette lettre. Vous êtes assez lucide pour douter de votre discernement.

Affectueusement,
Camille.

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Un monstre qui donne à penser ? Lesquelles pensées filent entre les abîmes de l’univers et s’achèvent dans un projet de soupe au potiron ? Souvenez-vous des théories du vieux Pilonor à l’école des Chartes : tout est lié, et du potiron à l’éther, de la soupe à l’esprit, il n’y a parfois qu’un saut de puce. Le vide qui nous gorge et sépare les atomes est le même que celui qui fait les déserts stellaires, et le lien mystérieux qui tient tout cela ensemble (car le vide fait un vilain mortier) ne fait point de différence entre l’âme et le potiron. Tout est matière, disait Pilonor, de la matière à l’esprit : que l’esprit soit encore de la matière, c’est ce que claironnent les matérialistes, qui prennent leur certitude pour trompette. Que la matière soit aussi esprit, voilà qui en revanche est tout à fait vertigineux. Mais je m’égare : le potage me va tout à fait, quand il s’agit de lier ensemble les mystères de l’univers, et je connais un estaminet de Chibognac-Les-Alleux où on en prépare un capable de réconcilier avec le cosmos, les hommes, et même le potiron.

Pour ma part, je vous avais abandonné en plein cyclope. Car comment nommer autrement cet être qui m’ouvrit la porte ? Un œil, Camille, un globe oculaire pour toute tête. Des bras, des jambes, un torse (à ce propos, il portait un costume de marin), mais point de menton, ni de bouche, ni rien de ces colifichets qu’on appelle le nez, les joues, les pommettes ou le front, et qui font tout le visage. Non, un gros œil absurde, d’autant plus, et je tremble encore à ce souvenir Camille, que cet œil n’avait pas de paupières.

Peut-être ai-je trop voulu vous hameçonner en parlant de conversation. Nous restâmes simplement l’œil dans l’œil, communiquant muettement, et vous me croirez si vous le voulez : cet échange fut plus complexe qu’il n’y paraît. Mais cela, je ne le compris que bien plus tard, et j’y reviendrai.

Oui, vous m’avez bien lu : l’homme écarquillait à perpétuité. Comment dormait-il ? Comment pouvait-il vivre sans seulement cligner de temps à autre, activité mécanique, mais sans laquelle nous serions des créatures de pur larmoiement, passant notre vie dans les collyres et les bains optiques ? J’aurais bien voulu lui poser la question, mais j’avais trop peur, et surtout, je le répète, il n’avait pas de bouche. A fortiori point d’oreille pour entendre une question. Nous restâmes tous deux face à face, si j’ose dire, sans rien avoir à se dire. J’aurais pourtant voulu savoir pourquoi, dans ces îles recomposées, se trouvait un couloir de clairière aboutissant à une porte sans logique. Mais la question ne fut pas posée, d’autant que, sans un seul geste, mais d’un simple miroitement de la pupille, il sembla m’inviter à entrer. Ce que j’acceptai sans mot dire, franchissant le seuil.

Savez-vous ce qu’il y avait à l’intérieur ? Non Camille, je ne vais pas vous faire le coup d’interrompre ici la lettre : je vais vous le dire, et peut-être serez-vous déçu. Car la porte n’ouvrait sur aucun horizon, si ce n’est celui d’un déplorable réduit, un appartement tout au plus, aux murs peints de fausses perspectives, sur lesquels un peintre fort médiocre avait barbouillé à l’arrière-plan une sorte d’océan, au premier plan des arbres sommaires. Le tapis couleur sable qui couvrait le sol ne parvenait pas dissimuler l’affreux parquet qu’il devait faire oublier. Au fond de ce corridor, l’être à un œil vivait dans une impasse d’un kitsch absolu.

Aussitôt pris d’un étrange sentiment de malaise, je pris congé de lui :

- Pardonnez-moi, cher monsieur, de vous avoir dérangé.

Il opina de l’œil, et moi du chef. Voilà à quoi se borna notre échange. Puis je rebroussai chemin. Mais c’est alors, Camille, qu’une chose tout à fait fâcheuse se produisit, laquelle fera l’objet de ma prochaine lettre.

Votre Gaspard

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Vous me parlez de logique ? Je vous réponds : protocole scientifique. Lavoisier, qui était chimiste, mélangeait des produits en prenant soin de les peser d’abord pour vérifier qu’il en resterait moins après les avoir brûlé dans un creuset : c’est une méthode semblable qui me fit commander qu’on m’attache au mât du navire. Je saurais, le lendemain matin, s’il resterait de moi autant que la veille. Je ne pourrais, comme Ulysse, prétendre avoir entendu le chant des sirènes, mais, soumis à la même expérience que lui, je serais capable de mesurer comment et à quel point elle m’a transformée, et de mieux comprendre le phénomène que j’étudie. C’est ainsi que la science progresse. Je vous recommande beaucoup, dans vos démêlés avec les cyclopes, d’adopter des méthodes similaires.

Les deux premières heures, il ne se passa rien. Je ne progressai pas d’un pouce dans l’analyse du tétyphore ; sa raison d’être me demeurait obscure. Une ou deux fois, je fus traversé par un sentiment d’inutilité. Si j’avais pu noter mes observations dans un carnet, elles se fussent bornées à la mention de l’énorme animal à côté du navire, en précisant qu’il m’était cependant, à cette heure et de l’endroit où je me trouvais, impossible de l’apercevoir. Je tempérai mon impatience naturelle en me répétant que les révélations surgissent comme des oasis dans le désert, et qu’il est par définition nécessaire d’attendre le temps qu’il faut avant que toute attente prenne fin.

Peu à peu, malgré moi, mes pensées se détachèrent de leur objet premier. Il me vint à l’esprit que, petit garçon, j’adorais la soupe de potiron.

N’est-ce pas une pensée surprenante, et particulièrement originale ? Je n’aurais jamais imaginé qu’un voyage sur l’océan dût être le lieu de se remémorer mon goût pour la soupe au potiron – il n’aurait pas dû l’être – il ne l’aurait pas été sans le tétyphore – mais cela je n’y ai réfléchi qu’après qu’on m’eut délié, plus tard.

De la soupe au potiron je glissai vers les principes fondamentaux qui sous-tendent l’univers – il y avait un rapport, le légume – et de là, vers mille choses diverses, grandes ou petites. Le plafond d’étoiles m’inspirait une foule de réflexions. J’ébauchai des théories d’une complexité admirable. Si j’avais pu les noter, le monde en eût été changé. Quelque part alentours d’une heure ou deux heures du matin, je sombrai dans un demi-sommeil, sans cesser d’imaginer et de comprendre ; de temps en temps, ma tête basculait sur mon épaule, ce qui me réveillait. Je modélisai par une équation dont je ne me souviens plus une loi sur le basculement des crânes.

Éprouvais-je une sensation de fraîcheur à cause du vent ? Cela me rappelait un hiver de mon enfance où il avait beaucoup neigé ; j’étais capable de me figurer que s’il n’avait pas neigé cet hiver-là, mon enfance eût été tout autre et de me représenter l’homme que je fusse alors devenu.

En une nuit, en une nuit terrible, extravagante, mystique, je touchai du doigt ce qui d’ordinaire est impalpable et constitue la matière cachée, l’architecture invisible du monde. Au matin, il pleuvait, une pluie fine qui avait dû commencer un peu avant l’aube – je n’avais rien senti, plongé dans mes spéculations. Barnip vint me voir et me demanda si tout s’était bien passé.
- Je voudrais que cela n’eût point de fin, murmurai-je.
- Doit-on vous laisser encore un peu ficelé ?
Je sursautai.
- Surtout pas.
La faim, je m’en rendais compte, me tenaillait l’estomac. J’éprouvai d’un seul coup l’inconfort de ma position. Je redescendis sur terre (si j’ose dire), à nouveau moi-même, quoique intérieurement changé.
- Vous êtes sûr ?
Libérez-moi, Barnip. Je vous ferai de la soupe aux potirons. Je m’y engage. Pendant toute une semaine.
Ce que ma proposition avait de rationnel et de sensé, il ne pouvait pas le comprendre, n’ayant pas été soumis à la même épreuve que moi.

Il me délivra, et je m’efforce depuis trois jours de tenir ma promesse, dans la mesure où il est humainement possible de la tenir (nous n’avons pas de potiron à bord).

À présent, certaines choses comptent pour moi davantage qu’avant cette nuit singulière ; je ne saurais mieux dire le rôle du tétyphore. Cet animal produit un effet considérable sur la psychologie de ceux qui s’y intéressent. Je laisse à d’autres le soin d’étudier son anatomie ; il me suffit d’avoir compris l’essentiel. Songez que – le second me le révéla – moins d’une heure après qu’on m’eut attaché, il s’était éloigné du navire – et que par conséquent cette bête est capable d’affecter un scientifique à distance. Vertigineux.

Je vous laisse. Je vais réchauffer du bouillon. Nous approchons d’une île. Je m’en réjouis car je brûle d’un peu d’action. Il ne s’agit pas de l’Angleterre, on aperçoit des pyramides. J’en suis heureux, car le thé m’occasionne des transports nerveux.

Voici pour vous élucidé le mystère du tétyphore, je vous recommande de faire comme moi si vous en croisez.

C.

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Il fallait un Anglais pour inventer le mot "suspense". Suspense, petit mot sans envergure, au diapason de l’ivresse que provoque le thé ou de l’appétit d’ogre qu’il faut pour engloutir un toffee. Un mot sans saveur qui sert pourtant, avec ses petits moyens, à désigner les différents degrés de l’incertitude et de l’attente - de l’impatience à la morsure mortelle de l’angoisse. Mais enfin, pour désigner autrement le grill sur lequel vous venez de me mettre, quel mot ai-je à ma disposition ? Suspense ? Pouah ! C’est d’un mot latin, plein de drame et d’emphase, dont nous aurions besoin, pas de ce petit gadget en cuir et laiton, produit du flegme britannique, terme de petite mécanique tout juste bon à désigner le ressort d’un devil toy ?

Je brûle de savoir ce qui s’est produit, et plus encore de saisir la logique qui vous conduisit à vous faire attacher.

Vous parlez d’Homère, et cela "sonne une cloche", comme disent encore ces Anglais, décidément si économes (je n’ai rien contre les Anglais, mais reconnaissez que chez eux, la pingrerie de sentiments et le refoulement des émotions a pris le raffinement d’un art martial). J’ai en effet, moi aussi, pensé à Ulysse et à son Odyssée lorsqu’au milieu de la clairière suivante – vous vous souvenez de ce couloir presque bourgeois qui s’ouvrait entre les arbres ?-, je tombai sur une porte. Une porte dans une île, montée sur des gonds au beau milieu de l’écheveau de la végétation. Une porte dotée d’une serrure patinée, dont je n’avais évidemment pas la clef.

Que faire Camille ? Vous me croirez si vous voulez, mais après avoir tenté en vain de crocheter ladite serrure, après m’être accroupi pour regarder par ("to look through", dirait l’autre), et n’y avoir vu que ténèbres, j’en fus réduit à frapper.

Imaginez le ridicule qui fut le mien. Frapper à une porte fermée au beau milieu des îles.

Le plus extraordinaire étant qu’on m’ouvrit.

Oui Camille ! J’entendis distinctement des pas sur un plancher, puis un cliquetis de clefs sans doute pendues à un trousseau, et deux tours. La porte tourna sur des gonds parfaitement huilés.

Je me trouvai nez à nez avec un bonhomme de petite taille, qui me toisait. Et c’est là qu’Homère intervient, si j’ose dire.

Le bonhomme n’avait qu’un œil.

Pas un œil sur deux, pas un œil de borgne, qui lui donne paraît-il sur les aveugles un royal ascendant, non, un seul œil, prenant tout le front, et pas plus de nez que de bouche.

Comment fîmes-nous pour engager la conversation ? Lorsque vous le saurez, Camille, je saurais pourquoi vous vous fîtes attacher à ce mât.

Une affaire urgente m’oblige à abréger cette lettre.

Faites attention à vous, Camille, et ne soyez pas trop empressé de vous faire attacher par quiconque, même Barnip et ses collègues, car il est des nœuds que certains ne sont jamais pressés de défaire.

Votre Gaspard.

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,
Une idée ne surgit pas du néant : il faut, avant qu’elle éclose dans un parterre – le parterre c’est mon cerveau – qu’une main généreuse en ait semé les graines, qu’une terre fertile en ait permis la germination, qu’un climat propice en ait favorisé la croissance sous la forme d’une tige et de feuilles qui sont allégoriquement les prémisses de la révélation, que par mille soins divers on ait écarté de cette jeune pousse les périls qu’encourt une réflexion nouvelle dans le monde des idées. Cette main, cette terre, ce climat, ces soins, ce sont la poésie, la physique, l’histoire et la géométrie. Il a bien fallu que la gravitation existe pour que Newton puisse la découvrir, que l’épopée de Gilgamesh fût rédigée afin que La Fontaine écrivît des fables qu’il prit sur Ésope – cela présumant que l’écriture elle-même ait été inventée – que la mer fût remplie d’eau pour qu’un bateau s’abstienne de couler tant qu’on n’y fait pas de trous : etc. (Et pour écrire etc, a-t-il fallu parler latin !)
Je formule ici des évidences ; vous n’avez pas besoin qu’on vous rappelle que toute cause est suivie d’effets, seulement que je vous fasse part desdits effets, comme j’attends que vous m’expliquiez sur quoi débouchent vos clairières successives : elles sont inévitablement un prélude à ce qui les continue. (D’ailleurs, vous l’annoncez dans votre lettre).
Il semble que sur mon navire, personne ou quasiment ne soit capable d’entendre un raisonnement si simple. Barnip, passe encore : il n’a pas étudié le grec ni la littérature. Mais quand j’ai expliqué vouloir qu’on m’attache au mat, comme Ulysse, pour mieux étudier le téthyphore, un officier m’a objecté que cet animal ne chantait pas pour attirer les marins.
- N’êtes-vous pas curieux d’en connaître la raison ? demandais-je. Allons, liez-moi les mains : je passerai la nuit sur le pont.
Gaspard, j’ai touché du doigt cette vérité que l’inspiration d’un seul se heurte à l’incrédulité de tous ; combien d’autres avant moi ont éprouvé cette sensation ?
La sagesse d’Homère parlait pour moi, et le bien-fondé des mythes s’est vérifié souvent : ce qu’ils figurent correspond à des faits, à des comportements individuels ou collectifs que la science et la psychologie ont pu établir en différentes occasions.
Il a fallu batailler pour qu’on m’obéisse. Je regrette d’avoir à l’écrire, mais j’ai dû élever quelque peu la voix et parler d’un ton sans réplique.
Au bout d’un certain temps, j’obtins gain de cause. On m’attacha. Je fis semblant de ne pas voir certains haussements d’épaules. Du reste, mon esprit se tournait déjà vers cette nuit de veille et d’affût. L’inconfort de ma position ne me dérangeait nullement. Je regrettai seulement de n’avoir pas demandé qu’on me lie après le repas du soir.
Ce qui se produisit dès que la nuit fût complètement tombée me récompensa de mon obstination. Une méthode éprouvée, quoiqu’on en dise, est un bon moyen de résoudre une question, quand on l’applique avec discernement. Le téthyphore, désormais, n’a plus de secret pour moi.
J’avais raison.
À demain Gaspard,
C.

Plancton 2

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Un monstre qui boit la mer ? Et qui la recrache par les flancs ? Je ne peux que penser au malheureux Sisyphe poussant son rocher, ou aux Danaïdes remplissant inlassablement leur tonneau. Mais votre animal a ceci de monstrueux qu’il est bien réel, et que son supplice ne se déroule pas dans le monde décalqué des Enfers, mais sur nos océans. Tout être a son utilité. Qui sait quelle est sa fonction ? Celle de filtrer l’océan ? Pourquoi le passer ainsi à son épuisette ? Sans doute pour se nourrir, ou peut-être pour tenter d’en changer la nature ? Il me brûle d’en savoir davantage et de connaître cette idée que vous avez eue. Car je sais que lorsqu’une lumière s’allume à votre plafond, Camille, elle a toujours l’apparence d’un lustre.

Sachez que de mon côté, je n’ai pas rencontré de créature et, lorsque j’ai franchi la première haie qui ceinturait la plage de la première île, je n’ai vu s’envoler que des oiseaux communs, quoique trop colorés peut-être, dérangés par la soudaine irruption d’un homme dans le petit monde qu’ils avaient appris à savourer clos, ramassé, encloché, à l’abri de toute intrusion. Mon apparition leur apprit sans doute que l’heure était venue de se frotter au monde, à l’ouverture béante de l’océan, et aux contrariétés de toutes sortes, ce qui explique la vigueur de leurs cris, la grossièreté de leurs imprécations, et la faible musicalité de leur chant. J’interprète, bien entendu, car je ne parle pas l’oiseau.
Laissez-moi maintenant vous raconter l’étrange balade que je fis.
Je ne sais où cette île a été pêchée, sur quelle mer anormale, mais elle n’avait rien d’habituel. La première chose que je découvris, une fois les taillis passés et la rumeur de la plage et de ses rouleaux effacée, fut une succession de clairières alignées les unes aux autres comme les éléments d’une marelle, chacune dotée d’une couleur dominante : la première était mauve, parsemée de petites fleurs jaunes, et la suivante d’un beige de nappe de salon, au centre de laquelle trônait un chêne qu’on aurait dit ciré, tant son écorce était polie ; plus loin s’ouvrait une clairière d’un vert excessif, d’où s’ébrouèrent des sortes de poules d’eau roses comme des cochons de lait. Je poursuivis ma progression et découvris une autre clairière, d’un bleu tout à fait absurde, tandis qu’autour, les taillis devenaient des arbres serrés comme des planches, que le sol bouclait comme de la moquette, et que le parcours se trouvait comme balisé. J’oserais dire, Camille, que bientôt, j’eus le sentiment de suivre un couloir tout à fait bourgeois, où chaque élément avait été disposé selon des lois de complémentarité et conformément à une esthétique.

Je ne me doutais pas alors de ce qui m’attendait. Comment aurai-je pu imaginer une chose pareille ? Laissez-moi le temps de remettre mes notes et mes esprits en ordre. Vous ne serez pas déçu.
D’ici là, je saurais ce qu’il est advenu de votre téthyphore.

Votre Gaspard

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

La masse et le poids sont deux notions qu’un téthyphore ferait bien d’apprendre à l’école, avec celles du volume, du litre et le sens des proportions. Sans compter les vertus de la modération.

Cet animal vaniteux se préoccupe d’engloutir l’océan. Il ressemble à une baleine (mais ça n’en est pas une), dotée d’une mâchoire extravagante, comme l’embouchure d’un vase. Il ne la referme jamais. Aucun fanon, aucune dent, aucun filtre d’aucune sorte dans ce gouffre : le téthyphore boit, avale, augmente en nageant de l’arrière vers l’avant la quantité d’eau de mer qu’il enfourne. Parce que la nature est bien faite et n’a sans doute pas voulu qu’il éclate (l’espèce aurait été en danger d’extinction), il recrache par des sortes d’écoutilles sur ses flancs ce qu’il vient de boire. Il s’ensuit des éclaboussures, qui peuvent être jolies. Mais produire de belles éclaboussures justifie-t-il d’exister en ce monde ?

Sa chair, m’a dit Barnip, est répugnante : personne, dans la chaîne alimentaire, n’en veut, pas même les charognards. Ni prédateur, ni proie, le téthyphore continue inlassablement de boire la mer. Quel est cet inconnu mystère ?

Il buvait donc, l’autre jour, de conserve avec notre navire et s’en rapprocha, pour finir, suffisamment : je distinguai cette masse considérable, enfin, avec un mélange de frayeur et de curiosité. Le téthyphore n’a pas d’yeux. Il n’émet aucun son (il n’en a probablement pas le temps). Son apparence est celle d’une limace géante de couleur grise. Sa nageoire caudale bat régulièrement, imperturbablement les flots, comme le balancier très lent d’une horloge.

Je ne serais pas en mesure de vous en dire davantage, ou plutôt de vous faire part d’autre chose que de mes impressions, sans une idée que j’eus. Je vous l’expliquerai demain car je ne suis pas tout à fait libre de vous écrire aussi longuement que je voudrais. Je dois tenir une promesse.

Votre,

Camille de Riveblême

PS : Je suis à peine étonné par votre histoire d’îles. J’ai quelque chose de semblable à vous servir sur la naissance des îles – de certaines îles – quoique différent (mais semblable un peu) – mais une seule histoire à la fois.

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Comme il me tarde d’en savoir davantage !
Car enfin, qu’y a-t-il de plus mystérieux et évocateur que ce mot, « téthyphore », surtout lorsque vous êtes englué dans l’océan sans un dictionnaire et sans un Barnip à portée de main !

Je vous écris seul, dans un brouillard laiteux, sur une mer d’huile, assis sur le banc. Tableau sans relief, marine épaisse, je n’agis plus et ne suis qu’un motif parmi d’autres. Jamais je n’ai autant eu l’impression de faire partie du décor. Sans la consolation de votre lettre et l’élan de la mienne, je crois que je pourrais mourir d’ennui.

Voilà trois jours en effet, que je dérive sur une mer sans éclats, sans folie, inoffensive, à faire passer le lac de Pannetière pour le Cap Horn. Mes voiles abattues sont au diapason du moral, et pendent comme des gants de toilette. Nul téthyphore, nulle créature dans ces eaux sans malice.

Il en va ainsi de l’aventure, me direz-vous. Un jour on frôle la mort, le lendemain ou l’oublie. Le lundi on danse sur le volcan, et le mercredi on ronfle dans une chaise-longue. Sans doute faut-il profiter de ces moments creux pour refaire son eau et s’accorder les nerfs. Car qui sait, peut-être la mer s’ouvrira-t-elle demain en deux comme un rideau de théâtre, révélant des îles hystériques, et il sera bien temps alors de protester et de rêver à l’ennui de la veille.

Mais je m’apitoie, et vous attendez de connaître la fin de mon aventure. En guise de fin, ce n’est qu’un début.

Vous vous souvenez, Camille, que je m’étais éloigne de l’île ratatinée, emportant avec moi la collection d’îles réduites de son maire. Et vous vous souvenez qu’il était convenu avec le mystérieux bonhomme que je les rendrai à la mer, comme on rend sa liberté à un animal trop longtemps captif. Et bien c’est exactement ce que je fis, et la surprise dont je vous parlais n’est pas là.

Car sur l’eau, une fois hors d’atteinte, je déposai bien une à une, comme des nénuphars, lesdites îles sur l’eau. La mer était presque aussi calme qu’aujourd’hui, et la manœuvre avait des allures de petit rituel, comme lorsque les enfants déposent, à la Sainte Pascalune, des fleurs dans le courant et les regardent s’éloigner à la lumière des cierges.

Un rituel, en effet, mais immédiatement efficace. Car je sentis tout de suite que la mer, au contact, réagissait.

A chaque dépôt, l’eau déploya autour de l’île une large corolle de cercles excentriques, comme si chacune pesait sur elle plus lourd que sa modeste taille l’aurait laissé supposer, et que le poids de l’île originelle se trouvait toujours là, latent. L’eau, dit-on, a de la mémoire. Et je crois me rappeler que la masse et le poids sont deux choses différentes, et vous saurez sans doute me le confirmer, car j’ai souvenir qu’en cours de sciences, lorsque ma sieste me laissait un peu de répit et que j’ouvrais l’œil, vous étiez, vous, bien réveillé Camille, et ne perdiez pas une miette de ce savoir qui me fait désormais cruellement défaut.

Mais rien ne sert d’échafauder des théories quand on n’a ni marteau ni clous pour cela : je déposai les îles, la surface de la mer tressaillit à chaque fois et, vous me croirez peut-être, comme j’essaye de le croire moi-même, j’entendis à chaque fois comme un soupir, un chuchotis d’eau et de vent, une exhalaison. Un frisson serait peut-être le mot. La mer me révéla la peau de ses vagues comme un épiderme infiniment sensible. Bien sûr, les vagues ont une surface. Bien sûr elles sont gainées d’eau, sans quoi elles se déverseraient par le haut, dans tous les sens, n’en déplaise à notre professeur de sciences et à sa loi de la gravité dont je ne me souviens plus du détail. Je ne plaisante qu’à moitié : l’eau, la mer, m’apparut alors comme un corps, un contenu dont il est lui-même le contenant, enveloppé d’une peau d’eau ; Les vagues sont des muscles Camille, des muscles qui, sous nos yeux, roulent des mécaniques.

Alors me direz-vous ? Alors c’est là que se produisit l’événement dont je vous parlais. Car le frisson passé, le temps sembla se suspendre. Le vent se tarit. La rumeur de l’océan fut coupée nette.

Et soudain, sans préambule, les îles éclatèrent comme des fruits mûrs.

Oui Camille, d’un coup d’un seul, elles reprirent leurs prérogatives, leur taille et leur voilure, et leurs arbres sautèrent comme des ressorts de matelas qu’on décomprime, envoyant au vent mille et un cris d’oiseaux, de singes, de bestioles compressées avec le tout, contraintes de survivre dans le tas comme des insectes à la vie lente. Soudain, ce fut une formidable clameur, un vivat de champagne qui saute, une libération. Et sur la mer il y a peu si délicate, désormais labourée et chahutée, chacune de ses vagues musculeuse attendrie comme un tentacule à coups de marteau, c’est tout un archipel qui déploya sa ribambelle, les unes rebondissant sur les autres comme ces bateaux tamponneurs de la fête foraine, lesquels s’envoient dans les cordes du manège afin d’y rebondir. Mais là, pas de cordes et pas de manège Camille : l’océan laissa s’épanouir l’archipel et y déployer d’un coup ces mondes hétérogènes. Car chaque île avait été piochée dans une partie du monde, et chacune offrait une flore, une faune et des surprises fort différentes.
Je plantai ma barque dans un plage et entrepris de visiter la première.

Imaginez mon vertige, Camille : j’étais le Robinson d’îles multiples, de mondes en accordéon !

Je vous dirai bientôt ce qui se produisit sur la première. Mais d’abord, ce téthypore !

Votre Gaspard

Grésil marin

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Vous souvenez-vous d’Ulysse ? Il ne manquait pas d’imagination ; et son exemple n’a pas manqué de m’inspirer l’autre jour, quand nous avons été confrontés à un phénomène qu’Homère a rapporté dans l’Odyssée.

Je regardais à la proue quelque chose qui avait attiré mon attention ; inutile de dire que j’étais incapable, à cause de ma mauvaise vue, de distinguer clairement ce dont il s’agissait. Je déployais ma lunette télescopique, sans parvenir à me faire une opinion sur ce qui, à quelque distance du navire, provoquait une série d’éclaboussures. L’animal (je supposais qu’un animal en était la cause – quoi d’autre ?) suivait une trajectoire semblable à la nôtre, voilà tout ce que je pouvais estimer.

- De quoi s’agit-il ? fis-je à l’intention du vieux Barnip qui se tenait près de moi, accoudé au bastingage.

Je lui tendis la lunette. Il y jeta un œil et affirma :

- D’un téthyphore.

Barnip est un vieux loup de mer. On peut lui faire confiance. Je hochai la tête, repliai ma lunette télescopique et m’enquis de ce que diable pouvait bien être un tétyphore dans un océan.

Ah ! Gaspard ! Si j’ai appris à le savoir, mes poignets meurtris s’en souviennent ! Vous comprendrez plus tard, parce qu’à cette heure, je dois remplir un engagement que j’ai pris, justement, à l’issue de cette aventure dont je vous fais part.

Dites-moi, s’il vous plaît, cette chose extraordinaire que vous mentionnez.

Votre,

Camille de Riveblême.

***

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Un bonheur de trouver votre lettre dans l’océan d’ennui où je navigue depuis de longues semaines. Je relis votre question. Une morale ? Je m’en suis souvent méfié, persuadé que la morale des fables elle-même n’est que la fable d’une morale plus profonde, laquelle aime à se déguiser en fable, et ainsi de suite. J’ai le goût du vertige, sans doute, et le sol en ciment de la morale me tue le plaisir de tournoyer dans la lecture. Mais votre question infuse. Peut-être avez-vous touché du doigt l’un de ces points qui font la rose des vents de mon histoire.
Concernant votre suggestion, comme vous me devancez ! Car c’est en effet ce que je fis, suivant les conseils de l’homme en costume.
- Il faut mettre un coup d’arrêt à cette folie, car la folie se propage, me dit-il, continuant d’argumenter alors que l’expression de se son visage et la lueur dans ses yeux m’avaient déjà gagné à sa cause.
- Elle se propage, en effet, répondis-je songeur, comme en écho. Sans doute, déjà, l’engourdissement gagnait mon esprit.
Il me réveilla en claquant des deux mains juste sous mon nez.
- Comme un fluide, monsieur, la folie obéit strictement aux lois de leur mécanique. Elle se répand et s’amplifie, elle fait tache d’huile, et nul clinicien ne peut l’enfermer dans ses rets. Tout juste peut-il observer les formes de sa propagation.
- Si nous n’y pouvons rien, pourquoi lutter ?
Vous me connaissez, Camille, et vous savez le dynamisme de mon tempérament et cette impatience de chaque instant qui le caractérise et qui m’a conduit bien des fois à donner des coups de tête dans le vide et à défoncer des portes ouvertes. Mais enfin personne n’a jamais pu prendre Gaspard Bromzières en flagrant délit de mollesse ou d’apathie. Eh bien là, au milieu de cette place noyée d’ombre où glougloutait la fontaine, et qui semblait autour de moi se rétracter lentement, vrillant ses lignes de pavés comme les pales d’une hélice, je me sentais fondre, et mon énergie avec.
Le petit homme me secoua par le plastron.
- Luttons pour vivre, tout simplement, ou pour vos camarades, qui dorment d’un sommeil trop profond, et qui préférerons se réveiller dans la vie que dans la mort. Luttons pour lutter ! Pour refuser de se laisser coincer et que quelqu’un serre le collier.
- Alors que faire ?
Son regard étincela comme un couteau dans la manche :
- Pour enrayer le processus, monsieur, il n’y a qu’une seule chose à faire. Casser le cercle.
- Le cercle ?
- Le cercle de l’esprit de collection.
- J’ai peur de ne pas comprendre.
- D’autant que votre cerveau rétrécit lui aussi, monsieur, comme un fruit qui fripe, ricana-t-il. Rompre le charme, voler la collection du maire, et la rendre à l’océan. Lâcher les îles sur l’eau, là où est leur place, au lieu de les laisser s’enkyster sur ces coussins grotesques !
- Vous pensez qu’elles reprendront leur taille ?
- J’en suis sûr. Arrachées au sortilège, elles se décongestionneront, elles détendront leurs plus profonds ressorts, lesquels ont presque fondu à force d’être comprimés.
- Et le charme sera rompu ?
- Absolument. Les charmes sont des cercles. Dans la cour de récréation, un coup de semelle rompt l’enchantement du cercle de craie. Il en va de même ici. Mais il n’y a plus une seconde à perdre.
- Et mes camarades ?
- Vous les retrouverez. Et ils seront à la fois en vie et reconnaissants de l’être.
Je vous passe, cher Camille, les manœuvres du monte-en-l’air, comment nous nous faufilâmes dans l’hôtel de ville, glissâmes les îles dans sa gibecière, filâmes de rue en rue dans la nuit finissante, comme des bandits qui fuient l’aube des sirènes de police. Tout autour de nous, les murs semblaient se rapprocher, et ils se rapprochaient en effet, je le jure : sur la fin, au moment de déboucher sur le port, la toile de mon habit frottait des deux côtés. Et d’ailleurs, ce n’était plus un port, mais un moignon de port, grotesque car tronqué, appendice de quelques pavés pendouillant sur l’eau noire.
- Montez sur cette chaloupe et ramez !
- Vous ne venez pas ?
Les yeux du bonhomme s’embuèrent :
- Seul un navigateur fraîchement débarqué peut s’échapper de l’orbe maléfique. Pour les survivants comme moi, c’est trop tard. Je nous ramènerais au port comme un élastique. Non, mon seul espoir c’est vous : prenez le large, posez les îles sur l’eau, laissez faire le vent et l’eau. Ensuite tout sera consommé.
- Je reviendrai une fois ma besogne faite, pour retrouver mes hommes et vous saluer.
- Je serai heureux alors de vous féliciter.
Dix coups de rames plus tard, j’étais déjà à quelques encablures de l’île rabougrie. Mais le plus extraordinaire restait à venir. Laissez-moi prendre le temps de vous le raconter dans ma prochaine lettre. En attendant, sachez simplement, Camille, que je brûle d’en savoir davantage au sujet de cette créature, tant il est vrai que le grand plaisir du navigateur, outre celui d’arpenter des îles et de recenser des vagues, est bien de croiser des créatures nouvelles, qui lui rappellent que le monde est sans cesse renouvelé et le scepticisme toujours pris en défaut.

Votre Gaspard,

***

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Des îles sur des coussins – je viens de relire vos lettres – il est bien vrai que le monde est étrange et que les lois de la physique nous sont encore méconnues. Je ne doute pas qu’un jour prochain, une sorte de Newton ne parvienne à expliquer scientifiquement ce rétrécissement. Les histoires de sorcier ne valent rien à la civilisation : quand on peut s’en débarrasser, il est préférable de le faire : géologues, astronomes et chimistes sont là pour ça. Avez-vous pensé à vous procurer un échantillon de l’effet que produit ce philtre épouvantable ? (J’entends par là, sans doute : dérober une de ces îles dans la collection du maire – c’est peut-être mal, mais la science nous oblige – à défaut d’herboriser, ce n’est toujours qu’un prélèvement – il devrait être possible d’étudier le phénomène en laboratoire ; en cela, il présente un avantage sur les bouleversements cosmiques).

À ce propos : existe-t-il une morale politique à votre fable ? Il ne s’agit pas d’une fable, je le sais bien, mais vous avouerez qu’il est bien tentant de regarder l’étrange en moraliste.

J’ai beau jeu de faire de l’esprit, ou de me mêler d’être philosophe quand vous parlez d’aventure, d’homme à secourir et d’imprévu. Dites-m’en plus et que le ciel vous préserve de diminuer la taille de votre navire en buvant quelque chose d’inadéquat.

Je vous raconterai demain la rencontre que nous avons faite d’une créature des mers – c’était il y a peu – pour le moment, calme plat.

Votre dévoué,

Camille

PS : Je ne désire pas que vous m’en disiez plus au sujet de Guillaume. Une autre fois, ou quand cela ne me fera plus rien de penser à ma mère, à ma tante et à cette armure de conquistador. Je ne sais pas si cela arrivera un jour.

Alguelettes

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Comme je vous comprends : il faut parfois laisser les Mystères intacts, comme des fruits empoisonnés dont il serait fatal de prélever ne serait-ce qu’une seule bouchée. Mais mon petit doigt me dit que vous n’êtes pas encore quitte de cette histoire, d’autant que je pourrais vous dire deux mots de votre Guillaume, lequel a déjà croisé mon chemin nocturne lorsque, étudiant, je circulais dans les estaminets de Roche de Canon. Mais là encore, je ne veux rien vous dire qui puisse alimenter un feu que vous souhaiteriez légitimement éteindre. Car l’horizon vous appelle, je le lis avec émotion. Moi-même j’ai été aimanté à sa ligne parfaite. Mais je vous avoue que depuis quelques temps, celle-ci s’est bosselée de toutes parts. Laissez-moi vous retracer le fil de mes dernières aventures.
Vous vous souvenez. Sur cette île recroquevillée, je ne me sentais pas à mon aise, et lorsque vint l’heure du coucher, je sus qu’il ne me suffirait pas de fermer les paupières pour m’apaiser et trouver refuge dans les rêves. Car si je le cherchai, le sommeil ne me trouva point. Et la pointe de mon esprit, aiguisée à force d’insomnie, s’en trouva si acérée qu’elle me piqua debout, si j’ose dire, c’est à dire voûté sous le plafond trop bas, habillé de pied en cape, les pieds dans mes bottes, le souffle court. Il fallait que je sorte.
La ville était déserte et une Lune en forme de globule faisait reluire sa congestion de toits gourds et de clochetons trop mûrs. Au loin, notre bateau scintillait dans une déchirure. Dans ces ruelles trop serrées, je déambulai de guingois, me frottant le pourpoint à toutes les façades, craignant de réveiller quelqu’un. Car on ne sait jamais, n’est-ce pas, lorsqu’on voyage dans les îles, si on n’enfreint pas sans le savoir quelque coutume, si l’on ne franchit sans le voir quelque seuil sacré, si l’on ne viole pas par inadvertance un tabou puni de mort. Je débouchai sur une place ratatinée, qui évoquait le nénuphar d’un lac anémié. Au centre glougloutait une fontaine où je bus avec fébrilité, quand une voix retentit :
- Pitié, monseigneur, sauvez-nous.
- Qui parle ?
La voix était petite, contournée, retournée, au diapason du reste, mais je finis par discerner son origine : un petit homme plié dans un costume lui-même plié dans l’ombre.
- Qui êtes-vous ?
- Peu importe, il faut que vous nous aidiez !
- Je n’ai pas l’habitude de rendre service à des anonymes.
Il sortit de l’ombre, emmêlé dans son col et ses rabats, et renifla avec angoisse.
- Mon nom ne vous dirait rien, sachez simplement que je suis un survivant.
- A quoi donc ?
- Au ratatinement Monseigneur. J’ai survécu au ratatinement de mon île. Une des celles que vous avez pu admirer, une de ces pièces de collection dont le Maire s’enorgueillit et dont il ne voit pas qu’elle lui renvoie le reflet de sa fin prochaine.
- Mais...
Avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, le petit homme s’empourpra et partit dans un monologue.
- Car chacune de ces îles était un monde, monsieur, et chacune a subi l’étrange phénomène que vous observez ici : lentement, sous l’effet du philtre de ce sorcier, chacune s’est lentement effondrée sur elle-même, se congestionnant, se rembourrant, se serrant pour se faire de la place, jusqu’à ce qu’arrivée presque au point d’implosion, elle écrase entre ses plis les autochtones épuisés, vidés de leur énergie, affaissé eux aussi en eux même, dans la paresse et l’inaction, trop lents pour agir, pour réagir. Leur migraine enfla, leur tête éclata, comme un fruit mûr qu’on presse pour en faire de l’huile.
- C’est horrible.
- Et que croyez-vous qu’il se passera ici ? Lorsque l’île sera à point, tous ses habitants périront, sauf celui qui, comme moi, aura gardé assez de doute pour s’être assez méfié et, conjointement, assez d’énergie pour se sauver avant qu’il soit trop tard. Oui, monsieur, cette île finira elle aussi posée sur un coussin, dans la collection personnelle d’un autre gouverneur, d’un autre maire assez aveugle pour ne pas voir à quel rouet mortel il s’est piqué le doigt !
- Le maire ne peut être assez fou...
- Il l’est, monsieur. Le philtre de ce sorcier a de multiples effets, celui d’empeser tout esprit critique et d’engourdir la raison n’étant pas des moindres. C’est pourquoi je m’adresse à vous, vous qui êtes encore assez réveillé pour percevoir la lourdeur de l’air ambiant, et pour avoir du mal à trouver un sommeil que tous les autres ont convoqué instantanément.
- Mais alors qu’attendez-vous de moi ?
J’ignorais que ce petit homme si mal replié allait me précipiter dans une aventure sans pareille, aventure dont je ne suis pas sorti au moment où j’écris ces lignes. Un imprévu me force à écourter. Gardons la ligne Camille !

Votre dévoué Gaspard.

***

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Évidemment, c’était une chandelle : ma tante passe toutes ses nuits à compulser des livres mystérieux, m’ont expliqué ses domestiques ; et quelquefois on entend des bruits derrière la porte de sa chambre, qui n’ont rien de commun avec ceux qui sont susceptibles d’émaner de la pièce où vit une paisible octogénaire : des ricanements, des cris, le choc de meubles qu’on renverse, et souvent on a l’impression d’entendre deux voix se répondre l’une à l’autre, bien qu’elle soit seule à l’intérieur. Ne riez pas : si vous l’aviez vu de près, comme je l’ai vue cette nuit-là, après que nous eûmes éveillé la maison, vous ne trouveriez pas que les histoires de sorcières sont des contes à dormir debout, et vous réviseriez votre opinion sur la lanterne qui fait l’éventreur ; contempler le visage de ma tante m’a fait un choc ; plût au ciel qu’il fût demeuré dans l’ombre ! J’avais gardé le souvenir d’une vieille chouette, j’ai découvert une tête de poulet déplumée, et ce regard au fond duquel brûlait une flamme certainement puisée dans un chaudron des enfers.

Il me fallut surmonter ma frayeur pour balbutier quelques politesses d’usage, qui sonnèrent absurdement à cette heure, dans le hall où elle vint nous rejoindre.
« Ma mère vous transmet son meilleur souvenir et vous fait porter ces trois caisses », lui dis-je enfin. Elle n’avait jusqu’alors prononcé aucun mot.
« Ouvre celle-ci », déclara-t-elle – sa voix ressemblait au croassement du corbeau – en désignant la moins volumineuse. Je fis signe d’ouvrir la caisse, mais il fallait une pince ou un marteau pour en ôter les clous. Son domestique alla chercher des outils. Outre cet homme et son épouse, qui se partagent les métiers nécessaires au fonctionnement de la maison, il se rencontre dans cet endroit une femme étrange, diaphane, de soixante ans ou plus, dont je ne pus apprendre le nom – elle avait tout à fait l’air d’un fantôme, et, pour autant que je puisse en juger, tout le monde l’ignorait plus ou moins.

La caisse contenait une armure. Une armure de conquistador ou de chevalier – que sais-je, une chose de l’ancien temps, et des armes en pagaille : épée, mousquet, dague, certaines complètement rouillées, d’autres en meilleur état ; je vis qu’elle étaient de grande valeur, à défaut d’être capable d’en estimer le prix. Ma tante laissa échapper un grognement de satisfaction.
« J’ignore où ma mère a récupéré cet attirail, dis-je. Elle ne m’en a jamais parlé. » Ma tante ne prit pas la peine de me répondre. Elle commanda qu’on ouvre les deux autres caisses. L’une était remplie de pièces d’orfèvrerie, l’autre contenait de la soie précieuse et des tapisseries anciennes ; je ne pus réprimer un sursaut en distinguant certaines armoiries brodées ; Gaspard, je n’ose dire lesquelles, mais j’affirme qu’il s’agissait d’étoffes dérobées – l’affaire avait fait suffisamment de bruit quelque temps plus tôt pour que j’en eusse entendu parler. Comme en écho à cette révélation, ma tante déclara :
« Adèle n’avait pas menti. Bonne affaire. Elle a toujours su renifler les poires.
- Ma mère se comporte avec beaucoup de correction, protestai-je, et vos insinuations...
- Camille, va te coucher. »

C’était grotesque. Cette vieille dame qui me traitait comme un enfant semblait s’imaginer que j’allais lui obéir. Mais je ne sais quoi dans le ton dont elle usait me retint de protester. De même, quand elle désigna un de mes hommes de son doigt crochu : « Guillaume, va prévenir Pomone », je faillis lui faire remarquer qu’il ne lui appartenait pas de donner des ordres à l’un de mes braves marins, mais je ne bronchai finalement pas. Comment et d’où connaissait-elle Guillaume ? C’est une question que je tournai et retournai machinalement dans ma tête, une fois couché, sans parvenir à trouver le sommeil, en dépit de cette rude journée. Des chuchotements me parvenaient du jardin, et j’eus le sentiment confus qu’on emportait du matériel par un sentier – plus tard, j’ouvris brusquement les yeux, certain d’avoir entendu un coup de fusil dans le lointain. Mais rien de tel ne se reproduisit et il n’y avait plus de chuchotements. Je me rendormis.

Le soleil était déjà haut quand je sortis de ma chambre. La demeure me parut déserte. J’errai dans les couloirs, jusqu’à tomber sur la porte de l’office. Elle était entrouverte, et j’entendis parler les domestiques de l’autre côté. Quand j’ouvris, ils se turent, mais se levèrent de table et me proposèrent un en-cas, sans répondre aux questions que je formulais sur la maison vide et l’endroit où logeaient mes hommes.

Je n’avais pas dîné la veille et mangeai de bon appétit. C’est là que j’appris ce dont je vous parlais tantôt : comment ma tante se livre très vraisemblablement à des pratiques occultes. J’avais à peine fini mon petit déjeuner qu’une enfant surexcitée entra en trombe en criant : « Il faut partir ! Il faut partir ! » d’un timbre suraigu. Elle attrapa une pomme dans la corbeille et la croqua vigoureusement. Le couple de domestiques ne tarda pas à réagir.
« Dépêchez-vous », marmonna la femme en m’ôtant prestement mon bol, tandis que son mari, bousculant sa chaise, m’attrapait par l’avant-bras et me forçait à me lever.
« Juliette va vous montrer le chemin. Ne tardez plus.
- Mais... mes hommes ?
- Ils vous attendent. »

Je ne trouvais rien à répliquer, et de toute façon, outre le fait qu’il avait de la poigne et me poussait sans ménagement hors de son office, mon ignorance de la situation ne m’offrait guère d’alternative ; somme toute, je n’avais qu’à me laisser conduire.

Il ne s’était pas écoulé plus d’une minute que je courais dans l’herbe, suivant la petite fille qui bondissait devant moi. Il fallut un peu de temps avant que je ne me fasse la réflexion que tout ceci méritait un éclaircissement. Aussi me tournai-je vers elle, toujours courant, et lui demandai : « Que se passe-t-il ?
- Les hommes du comte, répondit l’enfant. Il faut déguerpir. »

A cet instant, un coup de feu retentit et je sentis une balle siffler tout près de mon crâne. Je me pliai en deux. Mon guide cria : « Vite ! Vite ! » Nous gravîmes une côte, dévalâmes des pentes, sautâmes des murets. Une autre fois un coup de feu déchira l’air et la petite, essoufflée, me dit : « Vot’ maternelle a dû leur jouer un tour à sa façon ! » J’étais trop préoccupé par la nécessité de ne pas trébucher pour lui répondre, mais la phrase m’est restée.

Enfin nous touchâmes au but : après avoir franchi péniblement un amas de rochers, je découvris une crique où nous attendait un canot – celui-là même qui nous avait permis d’accoster la veille et qu’on avait transporté là pendant la nuit. Mes hommes me crièrent de me hâter – je m’empressai de leur obéir. Quand je voulus remercier l’enfant pour son aide, je m’aperçus qu’elle avait disparu. Ce n’est qu’après que nous nous fûmes éloignés du rivage que, regardant autour de moi, je demandai : « Que se passe-t-il ? Où est Guillaume ?
- Guillaume est mort », me fit un marin, lugubre.

Croyez-le ou non, je ne pus rien tirer d’autre d’eux, en dépit de ce que je pris soin de leur représenter qu’ils me devaient des explications. A bord du navire, tout le monde fit semblant de rien ; nous appareillâmes sans tarder.

Voulez-vous que je vous dise ? Votre île qui rétrécit ne me dit pas grand-chose qui vaille et je ne partage pas le goût de ses habitants pour le repli sur soi – je n’ai, je dois le dire, pas cherché à éclaircir un mystère qui m’eût obligé à d’éprouvantes introspections comme à la formulation d’hypothèses que je ne désire pas – à quoi bon ? – le sujet m’a tourmenté d’abord, mais, après deux jours de mer, je songeais que l’éloignement de Roche de Canon me serait profitable, que mon navire m’éloignait aussi du besoin de me préoccuper d’affaires importantes – les ports sont faits pour les contenir – ainsi je mesurais dans la forme des nuages, dans le glissement de l’étrave ou dans le parfum de l’océan la saveur de ce mot : partir.

Camille

Flaque (détail)

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Il me tarde que le mystère de l’îlot Piffu soit dissipé, comme de connaître la véritable nature de cette lumière chancelante aperçue à l’étage – mais peut-être s’agit-il tout simplement d’une chandelle, le mystère se déplaçant alors sur l’identité de celle ou celui qui porte ladite chandelle. Un mystère, vous le savez, chasse l’autre. Pour faire une ruelle d’éventreur, il suffit moins d’un couteau que d’une lanterne et sitôt la lampe a-t-elle dévoilé sa rangée de pavés que ceux qui précèdent et ceux qui suivent se voient rencognés dans une ombre accrue, tandis que la rue toute entière s’en trouve dramatisée. C’est ainsi qu’on fait les drames, ainsi qu’on crée les histoires et les fascinations.
A ce propos, je vous avais laissé au point de mon récit où nous étions, au seuil de l’hôtel de ville, à deux doigts d’êtres frappés par l’extraordinaire. Je replace, par cercles concentriques, ledit hôtel de ville au centre d ’une ville congestionnée, au milieu d’une île compacte et compressée presque au point de rupture, au milieu d’un océan plein de vagues remarquables et compliquées dont mon traité – que vous lirez un jour – a tenté d’épuiser les possibilités.
Bref, donc, disais-je, nous poussâmes la porte d’entrée de l’Hôtel de ville. La salle de réception était à l’avenant, basse de plafond, remplie de meubles rococos et de complications végétales : on s’y cognait à tout, jusqu’au moment où le maire, nous introduisant dans le saint des saints, une petite pièce qui parachevait le concept même d’exiguïté jusqu’à son point nodal, nous dévoila son incroyable collection.
Sans doute, vous vous imaginez que je vais m’arrêter là, et vous laisser figé en plein suspense jusqu’à la prochaine ? Hé bien non Camille, ce ne serait pas juste : la collection du maire était d’îles. Des îles souffrant du même syndrome que la sienne, parvenues au stade d’un ramassage sur soi-même, d’une concentration de ses principes à ce point parfaite qu’elle avait fini par se rétracter et s’embosser comme un tatou. Coquilles, les îles étaient posées sur des coussins.
- Il arrivait jadis, maître Bromzières, me dit le bonhomme, que les îles s’empaquetassent. Lorsqu’elles avaient trop prospéré, trop fleuri, trop floculé de joies diverses, trop respiré de senteurs, comme saturées d’elles-mêmes, elles se pochaient à l’intérieur, et se rapprochaient de leur noyau d’île, à l’instar des étoiles qui, s’affaissant en elles-même, compotent en trous noirs. Ce phénomène s’était perdu dans les limbes, jusqu’à ce qu’un sorcier des îles Patouh en réhabilite le principe, sous forme d’une sorte de filtre contenu dans une bouteille. Il accède parfois au secret désir des uns et des autres de subir ce phénomène de rétractation.
- Quel intérêt y a -t-il à subir un tel phénomène ? Demandai-je. Car enfin, vous suffoquez.
- Nous vivons plus intensément, monsieur, et plus l’on se rapproche du centre, plus le plaisir de vivre s’intensifie, plus les couleurs nous sont vives, plus l’existence nous semble délectable.
Que répondre à cette folie, mon cher Camille ? Je suis dans ma chambre, presque à toucher le plafond quand je plie les genoux, et ne sens pour ma part aucun accroissement de mon plaisir de vivre et de ma faculté de jouir. Nous appareillons demain, mais je vous garde en réserve un coup de théâtre dont vous me direz des nouvelles.

Gaspard.

***

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,
 
Si vous êtes curieux de ce qui m’est arrivé sur l’îlot Piffu, je suis pour ma part étonné d’apprendre qu’il ait pu se produire un événement extraordinaire entre le discours d’un officiel et le chemin qui mène à l’hôtel de ville, fût-ce au beau milieu d’une jungle : mon expérience en la matière m’a démontré que le risque le plus important est d’essayer de se raccrocher au manteau d’une conseillère municipale après avoir trébuché, ou de manquer, parvenu à destination, d’être étouffé par un petit four aux asperges.
Nous débarquâmes notre cargaison (je reprends mon récit de l’autre fois) non sans force jurons et ahanements, parce que les caisses étaient vraiment lourdes ; j’en avais eu le sentiment en les voyant charger sur le navire puis transborder dans la chaloupe, mais en regardant les matelots suer sang et eau pour les porter sur le quai, j’en eus la confirmation définitive. Néanmoins, le temps me pressait d’accomplir ma mission ; je recommandai donc la plus grand célérité. Nous suivîmes la route jusqu’à un embranchement où une voie plus petite, guère davantage qu’un sentier, s’échappait vers la gauche ; en continuant tout droit, nous serions parvenus jusqu’au fort, après avoir longé la propriété du comte de Pomone. Le sentier menait au manoir de ma tante.
« Courage », fis-je à mes compagnons, leur promettant – bien qu’au fond je n’en susse rien – qu’ils seraient récompensés de leurs efforts par de profondes chopes de cidre ou de bière et que nous trouverions chez ma tante de quoi nous restaurer. J’avais mésestimé le temps qui nous serait nécessaire pour parvenir à destination. L’obscurité était maintenant complète, sauf la lune à demi-pleine et les étoiles qui répandaient sur notre chemin suffisamment de clarté pour que nous puissions progresser sans trop de difficulté. De toute évidence, il nous faudrait passer la nuit sur l’île. Je laissais mes pensées vagabonder sur ce sujet, me demandant pour la énième fois quel genre d’accueil me réserverait ma tante.
La végétation était maigre, et je n’eusse, même en plein jour, éprouvé qu’une vague curiosité pour les quelques arbustes mangés par le sel, dont les formes fantomatiques se découpaient lugubrement sur le ciel et la mer. Comme il me tardait d’herboriser dans les jungles et les steppes de continents nouveaux ! Toutefois, nous débouchâmes, après avoir suivi le sentier le long d’une déclivité pendant plusieurs minutes, dans une sorte de clairière au milieu de laquelle poussait un magnifique tilleul, Tilia platyphyllos, totalement incongru dans cet endroit. J’en fis le tour, admiratif, examinant comme je pouvais dans la nuit les protubérances du tronc, dont je tâchais de calculer la circonférence.
« C’est là ? » me demanda un des matelots. Je levai la tête. L’homme d’équipage désignait, derrière le tilleul, le perron d’un grand manoir qui nous écrasait de toute sa masse. Une lueur unique, comme celle d’une chandelle, dansait derrière une vitre du premier étage.
Gaspard, savez-vous ce que c’est que le service ? Une désespérante succession d’obligations, matérialisée par toutes sortes de gens qui m’empêchent de continuer mon récit en toquant à la porte de ma cabine, au motif que ma présence est indispensable ici ou là. A demain, j’attends de vous lire avec impatience.

C. de Riveblême

***

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,
 
Comme il me tarde d’en savoir davantage ! En deux mots, "suffisamment sauvage", vous avez piqué le papillon de ma curiosité au liège de votre histoire, inconfortable position, et j’attends impatiemment d’en savoir davantage.
Oui, une île, en effet. C’est ce dont il s’agit. Une île toute tropicale, comme on m’avait promis. Imaginez une jungle toute encapsulée sous sa cloche, touffue et gonflée comme si elle eût voulu s’échapper de son orbe d’île et déployer dans l’océan ses lianes et ses linéaments, mais contenue, bornée par sa physionomie d’île, d’une nature foisonnante mais contournée, presque spiralée : une sorte de pièce montée s’effilant vers le haut en un luxe de décorations de plus en plus ténues, des arbres s’effaçant presque dans l’air, des fleurs semblables à des nuages. Dessous ses dentelles, une vie globuleuse et tassée : il n’y a pas la place pour s’ébattre, et chacun vit sur chacun dans d’épais villages en formes de champignonnière où la promiscuité est la règle. Libre à chacun de s’évader dans la nature, me diriez-vous ? Hé bien non. La nature est aussi compacte que du bois de chauffage, et tandis que nous filions vers le port, frôlant les rives, nous n’aurions su glisser le plus petit doigt dans ces entrelacs, ces plantes en boudin, ces pâtés de chlorophylle qui conglutinaient tout autour.
A l’image de cette île pâtissière, ses habitants semblent y suffoquer, et l’arrivée de visiteurs, libres de la congestion qui les afflige, les plonge dans une sorte de transe joyeuse. Aussi le maire nous attendit-il en grande pompe, ceint d’une écharpe aux couleurs du dominion, et la fanfare locale, constituée pour l’essentiel de violonistes et de souffleurs de conques, nous joua avec fièvre son hymne insulaire, si chargé en harmonies et en contre-harmonies qu’il faudrait un bottin pour en épuiser la partition. Mais ce genre de musique se passe heureusement de partitions, et l’air lourd et moite se charge de l’effacer sitôt les conques reposées et les violons épuisés.
Une fois à terre, on se fraya un chemin jusqu’à l’hôtel de ville, qui s’entassait au bout d’une rue fendue dans l’amas des bicoques.
Et c’est là que l’extraordinaire se produisit. Mais le temps me presse, et vous comprendrez pourquoi dans ma prochaine lettre, si je parviens à trouver assez de souffle et d’espace pour la développer.
A bientôt Camille, j’attends la suite de votre histoire comme une brise
 
Gaspard  

Plancton

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Il faut que je vous fasse le récit d’une aventure qui m’est arrivée. Contre toute attente, elle n’a pas pour cadre une île mystérieuse ou quelqu’un des pays lointains qu’il me tarde encore d’aborder, mais un endroit assez bien connu des navigateurs – de tout le monde serait plus exact – pour ce qu’il ne se trouve quasiment qu’à un jet de pierre de Roche de Canon ; je veux parler de l’îlot Piffu. Du diable si j’eusse imaginé m’attarder dans ses parages !

On l’a nommé ainsi, vous le savez, en raison d’une sorte de promontoire qui, vu sous un certain angle, ressemble au nez de Cyrano. Le terme d’îlot est impropre à le caractériser, car il s’agit bel et bien d’une île, suffisamment vaste pour qu’on y ait édifié, outre le fort qui maintenant tombe en ruine, deux grandes maisons qui sont toujours habitées. La première abrite un vieillard excentrique et richissime, le comte de Pomone, la seconde une famille pauvre, qui n’a rien conservé d’un lustre jadis éclatant, sauf cette propriété. Deux femmes y vivent, avec un couple de domestiques qui ont une fille de sept ou huit ans ; l’une d’elles est une tante à moi – peut-être pas exactement une tante, j’entends par ce terme qu’elle et moi nous avons un lien de parenté sans que je sache exactement lequel (on me l’a dit mais cela m’ennuie) ; du reste c’est une habitude établie par ma mère, qui ne s’embarrasse pas de précisions inutiles à ses yeux, de qualifier les membres éloignés de notre famille d’oncle et de tante.

« Puisque vous partez autour du monde, me déclara-t-elle quelques jours avant le départ, arrêtez-vous chez votre tante de l’îlot Piffu ; vous lui apporterez diverses choses que je tiens à lui faire parvenir, ainsi que mon meilleur et plus gracieux souvenir. »

J’eus beau lui objecter qu’elle pouvait faire expédier ce qu’elle voulait par un autre navire, et lui représenter qu’il n’était pas judicieux de me charger d’une besogne importune au responsable d’une importante expédition, elle ne voulut rien entendre ; c’était, disait-elle, l’occasion ou jamais.

Il fallut céder. Les derniers préparatifs achevés, je donnai le signal du départ, ayant embarqué trois lourdes caisses que je devais remettre à ma tante. Je n’ai pas jugé bon de fournir d’explication à cette halte imprévue, me bornant à prendre un air de conspirateur que je jugeais propre à induire chez les officiers le sentiment d’une tâche urgente et secrète, mais il me semble avoir surpris quelques sourires. C’est une vérité que le comportement d’une mère – la mienne s’est mise en peine de me recommander avec force démonstrations aux bons soins de tout ce que notre bâtiment compte de gentilshommes ou de marins expérimentés – atteint quelquefois à la dignité de la fonction qu’occupe son fils.

Nous mouillâmes près de l’îlot ; je descendis du bord par la chaloupe et j’accostai au débarcadère. « Cela vous fera l’expérience d’un premier arrêt sur une île exotique, m’avait encore dit ma mère. Votre tante a du reste quelque chose de suffisamment sauvage pour que vous en tiriez quelque profit. »

Cela me faisait appréhender un peu de rencontrer cette femme, que je n’avais vu qu’une fois, à l’âge de douze ans, et dont je conservais l’image d’une vieille chouette, un visage rond troué de grands yeux noirs qui m’avaient transpercés ; je me souvenais encore de me tenir craintif et pétrifié sous ce regard extralucide.

Nous accostâmes au crépuscule. J’escomptais de revenir à bord sitôt la marchandise déposée. Il en alla tout autrement. Vous saurez la suite demain. Le service m’oblige à vous laisser. Heureux homme, qui abordez, me dites-vous, une île ! Voilà bien des jours que nous n’avons d’autre perspective que l’océan immense et toujours changeant.

Votre dévoué,

C. de Riveblême

***

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Quel bonheur d’avoir de vos nouvelles, et en un temps si court que l’océan et ses abîmes semble comme ratatinés par la prouesse.
Je suis heureux de vous savoir en bonne forme, et je ris de voir que comme toujours, votre belle âme porte son intérêt sur le point diamétralement opposé au mien. Je rumine mes vagues et vous vos nuages... Vous avez beau jeu d’accuser la myopie : elle tient lieu d’alibi à la brume qui floconne dans vos yeux de poète. Et vous voyez plus loin que bien des hommes.
Moi-même, à force de disséquer les flots, leurs poulies, leurs cordes et leurs rouages, j’ai fini par trouver comme un pied à tere au fond de l’océan. Je vois mieux. Je ne m’attarde plus à la première écume comme je le faisais jadis, quand nous jetions des pierres du haut des quais de Roche de Canon en nous rêvant marins, et que les remous nous tenaient lieu d’avertissement. Je vois d’autant mieux que la mer s’est éclaircie, que sa transparence n’est plus qu’un voeu pieux : la mer, Camille, est ici aussi claire que le verre, et le sable au fond annonce me dit-on des îles prochaines.
Je vous en dirais plus dans ma prochaine lettre, car mon traité a pris des proportions. J’ai d’ailleurs un titre : "Des vagues"

Votre Gaspard

***

Camille de Riveblême à Gaspard Bromzières

Mon cher Gaspard,

Le bonheur que j’ai de vous lire enfin me rend presque incapable de vous répondre – ou, si je réponds, je ne trouve pas facilement de quel sujet vous entretenir. Non qu’il ne me soit arrivé d’étonnantes aventures, ou que je n’aie eu matière à philosopher, mais les événements et les réflexions se bousculent sous mon crâne, et je ne peux me contraindre à mettre un peu d’ordre dans ce tourbillon – j’ai trop à dire.

Qu’importe ? puisque nous communiquons. L’heureuse perspective de vous écrire souvent me remplit de joie. Je tâcherai de vous faire part de mille choses. Les vagues ? J’eusse été bien aise de les observer comme vous fîtes, mais ma myopie me l’interdit autant que le peu d’attrait que je suis susceptible de ressentir pour l’élaboration d’un catalogue – sur le point de la myopie j’aurai aussi quelque... plus tard, plus tard ! – écrivez votre précis un jour, je le lirai : nul doute qu’il sera passionnant et que, comme il arrive aux bons auteurs, le portrait que vous ferez des vagues sera davantage le vôtre que celui de l’océan – je me suis récemment forgé la conviction qu’on ne trouve dans un arbre que... plus tard ! – vous n’êtes pas semblable à du papier à bulles, ce n’est pas ce que je veux dire.

Les premiers temps que nous naviguions, me croirez-vous ? Je cherchais dans la forme des nuages, que je distinguais imparfaitement, à lire des présages. Les cumulo-nimbus m’ont été des oracles distrayants – aucune prédiction ne s’est révélée exacte par la suite. Je me suis vu, plusieurs fois, la proie d’un étrange état de fébrilité que la contemplation du ciel parvenait seule à contenir, état d’autant plus étrange que les profondeurs de la mer, l’immensité de l’espace et la sensation de n’être qu’un fétu sur l’eau sont de nature à m’écraser – ou tout bêtement l’air marin – si le temps est calme, et à me plonger dans une torpeur d’où je peine à m’extraire, mais que je crois propice à la régénération de mon cerveau, car des idées nouvelles me sont venues souvent que je soupçonne avoir maturé dans ces abîmes indéfinis. Il faut bien que ce voyage m’ait tenu tellement à cœur pour que, constatant que je partais pour de bon, l’excitation m’ait soustrait aux influences des éléments. – Tout ceci vous paraîtra fort décousu – ce n’est rien, la prochaine fois j’aurai eu le loisir d’admettre que nous correspondons et mon enthousiasme, tempéré par cette vérité, permettra que je vous fasse un récit mieux conçu – aussi je vous laisse, on m’appelle.

Votre dévoué,
Camille de Riveblême

***

Gaspard Bromzières à Camille de Riveblême

Mon cher Camille,

Vous me trouvez ému de cette première lettre, et je me félicite de l’ingénieux système que nous avons trouvé pour échanger ainsi nos vues, malgré les distances considérables qui nous séparent.

Avant toute chose, car j’ai vu assez de choses pour en tapisser d’épais volumes d’observations et j’ai vécu plus d’une fois l’angoisse de celui qui, à défaut de souffrir du vertige de la page blanche, connaît celui de la profusion, je vous parlerai donc des vagues. Je défends ici l’idée que manque à nos bibliothèques un précis des vagues, de leur forme sans cesse renouvelée, mais qu’un patient examen autorise à classer, suivant une typologie qui reste à affiner – un précis des vagues donc, de leur forme, de leur déclivité, de leur rapport à l’écume ou de la façon dont elles s’intègrent, motifs, à la tapisserie complexe des courants. Un précis de leur consistance, une somme les répertoriant selon qu’elles forment bosse ou crête, qu’elles s’évasent ou s’effilochent, qu’elles se fondent ou s’articulent comme des rouages ou des gommes – enfin une somme qui emprunterait tant à la poésie, à la chimie qu’à la mécanique des fluides. Car des vagues, j’ai pour ainsi dire cru faire le tour, tant le voyage s’éternisa. Mes premiers souvenirs sont des vagues dentelées, ciselées sur l’horizon d’un décor climatique, qui leur donnait sur fond de ciel de bistre un reflet métallique, partant comme un relief. Des ces vagues de théâtre, montées sur d’invisibles chenilles, coulissant comme des trompe l’œil, je finis par m’enticher, et la vue de leur sarabande me soigna progressivement le mal de mer.

De mes pas de convalescent sur le pont datent mes premières classifications : car la vague, dès lors qu’on cesse de la dérouler des yeux dans l’écran du hublot, prend en même temps que toutes ses dimensions des facultés nouvelles : elle suit d’invisibles lois dont on comprend bien qu’elles échappent à la calculatrice étroite de notre esprit. Car il y en des plates, semblables à ces lamelles qu’on place sous les microscopes et qui grossissent des mondes à la fois clos et infinis. Il y a des vagues d’huile, qui ouvrent des perspectives comme les yeux dans le bouillon. Parfois, la mer semble taillée en biseaux. Sous l’écorce qui glisse, des vitres lisses, presque des baies : on est alors au théâtre, et les poissons se pavanent. Puis le rideau est à nouveau tiré, fripé, froissé. La mer déroule aussi de la grosse vague, tout en mollesse ou fracturée comme un galet de quartz. Ou des vagues comme des mottes, fendues d’une invisible bêche, à la tranche grasse et gourmande, vite déglutie par le reste. Car l’océan est un glouton, qui se bâfre de vagues comme on se bâfre au mess.

Parfois, il se met à faire des cloques, et l’on vogue alors sur une immensité de papier à bulles. Pour tuer le temps, on pourrait s’imaginer éclater les vagues, mais le paysage change plus vite que l’imagination.

A demain Camille, je dois me rendre au mess où l’on exige à grands cris ma présence,

Gaspard